Nelson. Chapitre 1

Publié le par Florent Fayolle

Voici le premier chapitre de Nelson, une nouvelle écrite par Camille Pouyet et illustrée par mes soins. Bonne lecture à tous.

 

Chapitre 1. Fatigue

 

Je ne sais pas. Il fallait que je sorte alors je suis sorti. J’étouffais dans cet appartement alors j’ai enfilé une veste, dévalé les marches deux par deux et me suis jeté dans la rue avec la précipitation d’un apnéiste qui aurait mal géré son temps.

La lumière jaune pisse et dégoulinante des rues ne m’apaise pas, comme d’ordinaire, mais renforce mon excitation, ma soif de mordre. Il faut que je courre plus vite que le bus que je glisse dans une rivière à moitié gelée que je mette un gnon au premier venu que je chante très fort dans les soupiraux en faisant fuir les rats. Et puis après tout ça, je suis un peu calmé, je me mets à marcher, la mâchoire serrée, le pas lent. J’ai dans la poche un paquet d’allumettes presque vide, un vieux ticket de cinéma dont l’encre passée ne permet pas de lire le titre du film, un fer à repasser pour faire rire les gosses lorsque je leur en assène un gentil coup sur le crâne et enfin last but not least un morceau de fromage, que Sophie m’a laissé en partant. Autrement dit de quoi survivre une nuit en ville avec cette faim de choses qui ne se mangent pas , avec cet appétit vorace de la masse immanente et atone- terriblement indifférente- des avenues que seuls ceux qui savent s’y perdre, y errer sans but , sans même que l’errance soit ce but, peuvent connaître : quelque part dans les gigantesques interstices des pavés, dans les ascenseurs parkinsoniens aux vitres en sucre glace ou dans les arrières cours qui nous avalent comme des siphons goulus se cache un morceau de papier, plié en quatre, où l’on distingue une écriture par transparence, sans pouvoir en déchiffrer le sens.

J’attends quelque chose qui ne vient pas, tout en sachant que ça ne viendra pas. J’attends quand même. Que faire d’autre ? J’accélère le pas. J’entre sans conviction dans un cinéma de quartier. La guichetière ne me voit même pas pousser la porte. Elle, les yeux bavant comme des limaces sur sa grille de mots croisés ensevelie sous la cendre de cigarette. Elle a l’air de dormir. Ou de s’en foutre éperdument.

Je m’installe. Le film a déjà commencé et j’entends des spectateurs grommeler. Épouvantable. L’histoire d’un mafieux qui découvre la foi en s’occupant de la fille d’un prêtre qu’il a assassiné, puis qui se rend compte que le prêtre la battait alors il se retourne contre dieu et blasphème à tout va, massacrant de plus belle de pauvres innocents, jusqu’au jour ou il est renversé par une voiture. Les spectateurs s’en vont les uns après les autres. Moi j’ai des fourmis au cul mais Je reste car je n’ai rien d’autre à faire. Et puis il fait chaud, sans compter que la fille du prêtre défunt est plutôt bien faite. Cinq minutes avant la fin. Je vois entrer un type cradingue, la chemise débraillée, les cinq boutons du haut disparus à jamais arrachés peut-être par les ongles peint de quelque putain ou accrochés à une poignée de porte ou je ne sais quoi encore et apparaît ainsi la masse adipeuse et rebondie de son ventre poilu. Le teint brun, halé de crasse. Il a une coupe de cheveux huileuse et des lunettes noires. On jurerait le King. Il sort de sa poche un gros cigare qu’il se met à fumer nonchalamment. Le film est fini, j’entends un bruit étrange lorsque je pousse la porte. Elvis ronfle en fumant son gros cigare, qui dégage une sacrée odeur de bon dieu de fumier de purin. De nouveau dehors j’ai encore faim d’aventures, alors je dévale l’avenue jusqu’au port, mes semelles claquant l’asphalte comme une gifle, je pousse jusqu’au docks, pas un chat. Soudain j’entends un bruit de pas derrière moi, tap tap tap… puis le bruit se tait et une ombre se met à stationner à coté de la mienne, sans un mot. Lentement je me retourne.

Non, stop, c’est faux. Tout est faux, depuis le début, la course folle dans les rues, le cinéma, tout est faux. Sauf Elvis. Enfin peut-être. Tout le reste est faux. Tout sauf Elvis et le papier plié en quatre caché quelque part dans une cour intérieure. En vérité je ne suis jamais sorti. Je suis étendu sur mon lit, dans la pénombre, et mon sexe se ramollit. C’est que j’ai cessé de lui insuffler l’ardeur nécessaire, étant trop occupé à penser à ma chienne de vie. J’ai même plus envie. Je n’arrive même plus à me forcer à avoir envie. Cela fait des jours que je suis ici. Des semaines peut-être. Je ne mange plus rien d’autre que des oranges, comme Arturo Bandini, tout ça parce que j’ai lâché mes derniers euros dans l’acquisition d’un coffret de Tom Waits. Sa voix rauque est la seule que j’entends depuis des heures, des jours et quand je chantonne ça sonne comme une voix de fillette. Je ne fais rien, je reste assis sur mon lit, je regarde les objets qui me répondent par un silence insolent. Alors parfois j’en saisi un et le fracasse contre le sol, mais le silence qui suit est encore plus insolent. Je ris. Je me demande jusqu’où je peux aller comme ça. Je ne vais plus au travail, je ne vois plus mes amis. Je ne suis pas un homme qui dort, je ne suis pas indifférent à tout. Bien au contraire, j’observe avec une attention toute particulière le naufrage de mon existence. Et quand elle semble vouloir surnager, tel Maldoror je saisi un fusil et lui en cale une entre les deux yeux. Je crois en la volonté, je ne crois pas en la providence. Pourtant je baisse les yeux quand une fille me regarde, je fuis lorsqu’une autre me touche, je frappe même si une autre encore me veux du bien. Je colle mon poing dans la figure de tous ceux qui m’approchent et ça fait un bruit de klaxon lorsque leur pommette est repoussée à l’intérieur du visage. J’ai décidé, plus ou moins consciemment, de saper toutes possibilités de réussite. Je m’y emploie avec une habileté virtuose, prétextant une esthétique, des idéaux, pour mieux réfuter toutes amorces d’adaptation au système. En gros, je ne fous plus rien, je subsiste à peine, je me figure qu’un jour je toucherai le fond et que je réagirai alors paf bing bang un coup dans la gueule un gnon comme la fraîcheur aiguë d’un matin d’hiver, ou bien je sombrerai dans la folie, courant nu dans les champs de coquelicots et me nourrissant de nid d’oiseaux. Je pense à des tas de conneries, que les oranges manquent de jus, qu’il est illusoire de prêter une profondeur à la vie : le fond est là, entre les murs d’un appartement boite de conserve, sans violons, sans cris, sans suicide ou tentative de suicide, sans pleurs, sans drame, sans personne pour vous sauver vous balancer une corde, une paire de fesses, un quignon de pain. Un appartement ou croupi un ex-étudiant et quelques vingt milles cafards jonchant le sol, certains agitant encore les pattes. J’en rajoute un peu je sais. Je dramatise, je mets en scène, je me fais des films. Comme tout le monde cela dit, peut être un peu plus. La vie est belle.

Mille épines me sortent des doigts et tentent d’écrire à ma place que cette vie est un calvaire, et que je n’ai toujours rien appris. Il ne se passe rien. Il ne se passe jamais rien. Il faut bien alors que je dramatise un peu, que je donne du spectacle là ou il n’y a rien qu’un transfuge d’interlude rayée, bloquée dans son tour de piste par un diamant qui, conscient soudain de son absurdité, s’est enfin décidé à ne pas exister. Parce que les diamants n’existent pas, il n’y a que du charbon. Carbon cabron j’écrivais un jour et je me figurais que c’était une sacrée trouvaille. On doute de rien. Alors pas de quoi s’alarmer, c’est le fond du truc, mais pas plus qu’ailleurs. Ma mémoire est une serpillière. Ouvrier, caissier, je me bidonne à l’avance de cette foutue auréole de martyr du travail.

Je ne suis pas mystérieux. Je ne suis pas unique ni différent. Je ne suis pas haineux, mon cerveau ne coule pas dans la bouche des autres bipèdes qui filent torves dans des espaces impossibles de murs et de rues, ni dans le caniveau. Je ne suis pas malheureux, j’attends juste qu’il se passe quelque chose. je me sègue en pensant à ma honte, mes élucidations ont le goût de la honte. Alors je reste assis, mangeant des oranges toujours et passant vingt-quatre heures sur vingt-quatre la verge à la main au cas où elle aurait un soubresaut, un hoquet de vie. Il fait jour. Il fait nuit. Il ne se passe jamais rien que c’en est devenu franchement rigolo. Alors j’écoute : mais rien ne fait écho. Je vais à la fenêtre, saisis une pierre du petit tas prévu à cet effet à coté de mon yucca et la jette dans la rue. En tombant elle casse un peu le visage d’un passant, mais il continue sa route, pressé, sans y faire trop attention. Tous les gens autour ont une face d’aire d’autoroute, ils vont ainsi, la main coincée dans leur suit case imitation cuir, oubliant la poignée et la douleur, le visage cinglé de temps en temps par leur cravate mickey que le vent fouette. Tous gris, et le visage en dedans, coutures apparentes.

Tous Sauf ce type là, que je reconnais soudain, un ancien prof de fac. Toujours portant sa mine de renard entre deux déséquilibres, son corps gauche, coincée sa tête dans son costume nœud pap’ et bringuebalant sa mallette boursouflée d’écailles de crocodile. Sa voix nasillarde résonne encore dans ma tête. J’ai envie de descendre dans la rue et prendre des nouvelles de lui.

Il est déjà a quelques cinquante mètres, je cours pour le rattraper.

-«  Monsieur P******** !! ». Il se retourne m’éblouissant des milles éclats lumineux qui jaillissent de son pantalon de cuir lorsque celui –ci percute le soleil. Il met un temps à me remettre.

-«  Ah oui bonjour, je me souviens, comment –allez vous ? » .J’ai presque envie d’éclater de rire en entendant cette voix de canard lubrique.

-«  Pas mal, beaucoup mieux depuis que j’ai quitté la fac. Mais vos cours me manquent… vous avez un moment pour prendre un café ? ».

-« Écoutez oui je veux bien, mais je dois passer prendre un document chez moi, si vous voulez m’accompagner je vous montrerez une de mes dernières réalisations , un essai inédit de Walter Benjamin que j’ai traduit en français, ça vous intéresse ? »

-«  oui bien sûr allons-y. ».

© Camille Pouyet

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Publié dans Histoires en vrac

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M
Heeeey mais c'est pas mal ça !!! le dernier dessin non, mais les autres sur ce post sont vraiment bons, j'aime spécialement le premier. Y'a encore du boulot mais le noir et blanc vous réussit particulièrement. Vous avez une finesse d'appréciation des contrastes et volumes qui appelle l'aquarelle, l'encre, le monochrome même. Continuez, vous endormez pas sur vos lauriers parce que c'est éminemment perfectible mais, il y a "quelque chose" ! <br /> ML
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